présentation de saison 19/20

édito

dans un monde sans mélancolie,
les rossignols se mettraient à roter

Emil Michel Cioran / Syllogismes de l’amertume

 

Comme toujours avec Cioran, l’humour révèle le sens et chaque mot compte : sans ce que chacun d’entre nous est aujourd’hui – un être qui a traversé ses joies et ses épreuves, et s’est donc construit intellectuellement, psychiquement et émotionnellement – le chant du rossignol ne serait qu’un son, un bruit comme un autre. Sans la faculté de s’émouvoir, point de désir, point de plaisir, point d’émotions… et le plus beau chant du monde deviendrait alors totalement vain.

Voilà pourquoi se confronter à l’art ne peut tout simplement pas être une pratique élitiste. Car ne pas être sensible à telle ou telle œuvre n’est pas dû à une incompréhension (les fameux « codes ») mais à l’« absence » d’émotions face à cette œuvre. Et en cela, celui qui ressent a raison, tout autant que celui qui ne ressent pas. Car nos émotions nous sont propres, chacun vibre à une fréquence différente.

À la question de savoir comment j’élabore la programmation, la réponse est donc d’une sim- plicité biblique : parmi les nombreux spectacles que je vois chaque année, certains, rares, me bouleversent, me font se dresser les poils sur les bras, me heurtent, me désarçonnent, me font sourire ou pleurer… me font me sentir plus vivant. Ces spectacles, j’ai envie de les par- tager avec vous, dans l’espoir que vous serez nombreux à vibrer à la même fréquence que la mienne, et en sachant que ce ne sera pas tou- jours le cas pour tous.

Mais ces émotions, toujours elles, comment pourraient-elles être déconnectées de notre réflexion, de nos choix passés, de notre for- mation intellectuelle? Et si «se cultiver» était aussi apprendre à regarder autour de soi, à ne pas embrasser que les grandes causes, à prendre position de manière plus juste, à laisser ouverts les chemins de l’émotion ? Apprendre toujours plus pour mieux désapprendre, lâcher prise pour mieux vivre, ressentir et donc mieux comprendre un monde insensé.

À l’heure des réseaux sociaux, d’une tempora- lité que les chaines d’information continue ont bouleversé, de la dictature des communautés, à l’heure où chacun se croit autorisé à intervenir comme un thésard pas assez taiseux sur n’im- porte quel sujet, à l’heure des avis tranchés et des propos haineux, il y a urgence pour tous de choisir et de vivre des moments où l’impalpable se partage… et urgence pour celles et ceux qui influent sur le destin de tant d’autres d’enfin renoncer à cliver. Sinon, nous contribuerons à construire et à laisser à nos enfants un monde dans lequel pédagogie, éducation, connais- sance, intelligence, curiosité, émotion seront devenus des mots vains et grossiers.

Ensemble, ayons l’intelligence d’accepter de succomber à nos émotions («on transforme sa main en la mettant dans une autre » écrivait Eluard). Le désir surpassera alors la contrainte.

Olivier Atlan