édito

Mal nommer un objet,
c’est ajouter au malheur de ce monde.

Albert Camus

 

Éléments de tangage
Si l’on peut de moins en moins « rire de tout […] avec n’importe qui », gardons-nous d’avoir peur de rire. Imaginons ce que déclencheraient aujourd’hui les propos de Sammy Davis Jr qui répondait, lorsqu’on lui demandait comment il expliquait sa popularité : « Je suis vieux, noir, juif et borgne… alors je pense que si je suis populaire, c’est parce que je chante bien. »
Entendons-nous bien : je ne nie pas que le racisme, l’homophobie, l’antisémitisme, restent des fléaux, tout autant que les féminicides, les massacres inter-religieux… mais ne pas bien nommer ne peut qu’ajouter au tumulte ambiant parce que les mots ont un sens, pour peu que l’on prenne le temps de s’y intéresser. Aujourd’hui, Sammy Davis Jr répondrait peut-être : « Je suis un homme du 3ème âge, de couleur, israélite et n’ayant qu’un oeil valide. » Convenons que c’est moins percutant et moins drôle, tout au moins si l’on est sensible à l’humour juif.

Et si nous voyions, dans la communication politique et médiatique durant la période de pandémie et de confinement que nous venons de vivre l’aboutissement d’une stratégie, plus ou moins consciente, visant à amoindrir encore l‘esprit critique et la responsabilité individuelle ?
Depuis les années 1980, le fameux « politically correct » venu des USA a peu à peu contaminé le monde. Les formules de rhétorique (litotes, antiphrases ou euphémismes) permettant de ne pas nommer simplement les choses ont conduit à créer une société dans laquelle toute censure d’État est devenue inutile, puisque chacun s’autocensure de peur d’être accusé de déraper ou de se voir traduire en justice. Depuis une dizaine d’années, combien de spectacles, de films ou d’expositions susceptibles de choquer ont été attaqués et parfois annulés sous la pression de telle ou telle catégorie ou communauté ? La crainte de la judiciarisation ou de troubles à l’ordre public conduisent à « punir » non pas les responsables de ces troubles mais l’objet de leur colère. Accepter que tel ou tel impose sa vérité à l’autre est aussi une défaite de la pensée et une négation de l’art et de la culture.

Ces derniers mois, les éléments de langage fixés chaque jour par les communicants ont été relayés à l’envi par les chaines d’information continue, prisonnières de la dictature du temps réel peu propice à l’analyse et co-responsables, finalement, de ce formatage du discours. Quelle que soit la personnalité politique interrogée, les mêmes formules soigneusement pesées revenaient en boucle, au mot près. Ce n’est certes pas nouveau et ce n’est certes pas l’apanage de la classe politique actuelle, mais en l’espèce la situation « inédite » – élément de langage – aurait sans doute mérité un discours vrai. Tout le monde en aurait été grandi, ceux qui sont aux affaires et ont dû gérer une crise sanitaire plus que complexe – qui aurait réellement aimé être à leur place ? – et ceux, dont je fais partie, qui ont passé trop de temps devant des chaines dont le rôle n’est plus d’informer mais de nourrir des flux…

Mais puisque l’humour, la légèreté et l’espoir doivent toujours l’emporter, réjouissons-nous d’avoir des décideurs qui, dans leur grande sagesse, ont attendu que l’on sache porter un masque avant de nous en fournir, et gageons que l’intelligence, la sensibilité et la tolérance vont continuer à briller puisque les artistes pourront bientôt, à nouveau, fouler nos plateaux et surtout nos préjugés et nos certitudes… et je vais de ce pas réécouter le « Putain ça penche… on voit le vide à travers les planches » de l’immense Alain Souchon.

 

Olivier Atlan