Chronique #73

Plein le buffet !

Dessins : Cathy Beauvallet
Texte et son : Dominique Delajot

 

Ici, des milliers de gens sont passés, se sont assis, ont commercé, ont mangé, chanté, fait la fête, écouté de la musique. Ce bâtiment était déjà séculaire quand la première Maison de la Culture de Bourges fut construite. Dans cette Halle au blé, ainsi baptisée car comme dans toutes les halles au blé de France elle était faite pour y vendre et y acheter du grain, en mai 2021, eh bien ! on y a cassé des buffets. Oui ! Des buffets. Trois au total, pour trois soirées.  Un buffet chaque soir.

Ils ont été désossés, déconstruits, brisés, laminés, broyés. Découpés, comme hachés presque en menus morceaux ces trois meubles. Facile à décrire, il suffit de visualiser l’armoire de l’arrière-grand-mère avec deux portes basses, un miroir central et deux portes vitrées à l’étage. Le type de bahut avec grappes de raisins en incrustation. Redoutable construction en bois, solide, aux éléments chevillés, collés avec verre et marbre de mauvais goût.

C’était marqué dans le programme, le public savait que ces trois buffets en vedettes étaient condamnés à subir les attaques de deux assaillants armés de haches et d’une boule métallique. La masse lancée en tournoyant au bout d’une chaine rendait perplexes les spectateurs forcément inquiets de voir le projectile partir dans les rangs façon bowling. Les deux acteurs quasiment muets ont mis une heure à dézinguer la chose.

Certes, chaque représentation commençait par une lente installation et une escalade improbable du mobilier suranné, mais très vite le dépeçage arrivait devant un public masqué mais heureux d’être là.

Buffet à vif, c’était le nom du premier spectacle hors les murs après le silence tombal et culturel d’un confinement déclaré essentiel face à la crise sanitaire.

Certes, raconté comme ça le spectacle laisse songeur, mais il s’est agît d’une performance théâtrale et chorégraphique de Marguerite Bordat, Raphaël Cottin et Pierre Meunier qui a marqué les esprits. Plus jamais ceux qui étaient présents ne verront du même œil l’armoire de leurs aïeux.

Les flingueurs sur un fond de radio périphériques ont vaincu par KO le buffet qui fut singulièrement reconstitué façon puzzle, par le public invité à remettre à plat les morceaux éparpillés aux quatre coins du tapis.

Le plus étonnant dans cette histoire, c’est que la bataille livrée nous a fait un bien fou. Après ces longs mois de silence, ce moment avait des propriétés quasiment salvatrices, purifiantes. L’horizon semblait un peu plus dégagé.