Chronique #69

Quel chantier !
Paroles d’étudiants

Dessins : Cathy Beauvallet
Texte et son : Dominique Delajot

 

« C’est grand, lumineux, agréable…» Camille résume ainsi ce qu’elle a vu la semaine dernière lors de la visite du chantier de la nouvelle Maison de la Culture.

Nous sommes au lycée Alain Fournier à Bourges, dans la salle baptisée l’Atelier. Autour de la longue table centrale, tous les étudiants sont unanimes et ils le disent à propos du nouveau bâtiment « grand, lumineux, agréable » … Les jeunes de cette classe prépa se destinent à suivre des études artistiques.

 

 

Ils ont vingt ans. En début de saison, Delphine, leur professeure d’histoire de l’art, leur avait concocté dans toute la programmation une liste de spectacles à voir.

 

Rideau !

L’année avait démarré fort en octobre pour les jeunes étudiants qui avait assisté au spectacle Seul ce qui brûle, mis en scène par Julie Delille.

Mais quand à la fin les lumières se sont éteintes, personne ne savait que la scène resterait dans le noir durant des mois, parce que le spectacle vivant n’est pas considéré comme essentiel.

 « Ça dégoute, et ça me met presque en colère… » La phrase vient du bout de la table et même si le masque cache le visage de cette jeune étudiante, il n’est pas difficile de percevoir le profond agacement qui l’anime. « Quand je vais au théâtre, au cinéma il y a un effet de catharsis, ce n’est pas pareil quand nous sommes seuls face à un écran ».

« Il s’agit de spectacle vivant, et dans le spectacle vivant le mot vivant dit tout » Marilou explique que le partage, lors d’une représentation théâtrale, c’est très important. « Ce moment en commun est précieux ». Et que dire de l’absence d’expositions quand à vingt-ans, tous regrettent de ne pas être directement en face des œuvres, tous regrettent de ne pas être confrontés à elles en direct. « Cette absence nous a montré à quel point tout cela était important ».

« Être artiste c’est partager, ce n’est pas se retrouver seul face à soi-même »,  « Cela ne sert à rien si on ne partage pas »… Les phrases fusent de toute part parce que les étudiants sont concernés. Ils savent déjà ce qu’est la monstration. Dans la salle d’exposition baptisée La Transversale, au sein du lycée, les jeunes ont accroché leurs travaux.

Partout en France des lieux culturels sont devenus des lieux de grogne, des agoras et des rencontres se déroulent avec le public, comme à Bourges au Hublot, au Théâtre Jacques Cœur, occupé par des professionnels du spectacle. Les étudiants en prépa aussi se sentent particulièrement touchés. Oisin, comprend la colère des intermittents : « on ne peut pas aller au théâtre ni au cinéma mais on peut aller dans les grands magasins… il y a là un manque de cohérence… »

 

Ils sont en colère

« Aujourd’hui c’est métro, boulot, dodo, vivre en ville ne sert plus à rien, ça ne veut plus rien dire. Mieux vaut être à la campagne » dit Marilou. « Sans compter les risques de contrôles beaucoup plus importants en ville. Le partage, le social ont disparu. Et nous avons l’impression que nous n’en sortirons pas… On ne peut rien prévoir » et Lou ne décolère pas. Louise est « révoltée », elle le dit haut et fort « parce que j’ai l’impression que quelqu’un contrôle notre temps, décide de notre temps. Et ça c’est difficile à accepter ».

Alors voilà une année de prépa qui devait être nourrie aussi par le théâtre et la danse et elle ne le sera pas, pour Camille :  « cela aurait été tellement mieux d’apprendre en allant voir du spectacle vivant. Ce spectacle nous manque ».

Les étudiants ont eu malgré tout la possibilité de suivre un workshop avec Filipe Lourenço, chorégraphe danseur et Ana Cristina Vélasquez. Un atelier collaboratif auquel tous les étudiants ont participé, Delphine, la prof, qui est aussi musicienne, a joué du violoncelle. Cinq jours intenses durant lesquels les jeunes ont travaillé l’alaoui, une danse guerrière. Filipe Lourenço devait intervenir avec six danseurs lors d’une soirée avec le spectacle, Gouâl, à l’auditorium et aussi investir la ville. Mais les règles sanitaires sont passées par là. Les étudiants ont pu malgré tout, s’imprégner de ce travail grâce à Delphine et à son engagement.

Quand on t’interdit de venir à la culture, c’est la culture qui vient à toi.