Chronique #64

Des chiffres et des êtres

Dessins : Cathy Beauvallet
Texte et son : Dominique Delajot

 

Nommé par ses occupants : Le château, la demeure n’a pas le profil médiéval ni militaire, elle ressemble plus à une habitation d’un lotissement d’après-guerre. Situé dans un lieu baptisé le Prado, l’endroit n’a rien de madrilène, nous sommes ici à Bourges et il y a là dans les murs un parfum de culture, une culture non muséale, mal logée, mais bien vivante. 

Au premier étage de la bâtisse transformée en bureaux, juste en haut de l’escalier, dans une pièce d’où s’échappe une chanson de Bashung, François face à son ordinateur regarde des chiffres, des colonnes de chiffres, des factures, des règlements, des logiciels de calcul… François est comptable. Nous sommes à la Maison de la Culture au cœur d’un poste, oh combien névralgique ! Un point central en cette période de crise sanitaire, crise qui a plongé dans le noir les salles de spectacle et réduit au silence les artistes.

 

Quarante ans de culture

Un peu comme dans un bateau où demeure le bruit sourd des moteurs même quand le navire est à l’arrêt, les ventilateurs des systèmes informatiques témoignent d’une perpétuelle activité.

Comme tous les comptables, François aime la précision : «  je suis entré à la Maison de la Culture le 26 août 1982 », cet homme convivial vous donnerait facilement l’heure de son arrivée si vous lui demandiez. Cette rigueur ne l’empêche pas d’être drôle, détendu et ouvert. L’homme connaît les notes, toutes les notes, celles aussi qui font de la musique un art majeur et en particulier le jazz. Parce que, derrière ces notes, il y a de l’humain, de l’être.

 

Les premiers pas dans la technique

Mais comment diable peut-on atterrir derrière un bureau de comptable dans le milieu culturel ? « J’ai été victime du système d’orientation » explique-t-il en souriant et en ajoutant qu’étant jeune il se destinait à la céramique, la céramique technique, mais c’était sans compter sur les aspérités de la physique, des maths, et de la géométrie descriptive. Bref, le hasard des aiguillages de l’éducation nationale l’a placé sur des rails qui l’ont amené à fréquenter au quotidien le spectacle vivant par les prismes de la comptabilité.

Entré comme technicien pour le Printemps de Bourges, durant sa jeunesse d’homme, ce qui lui a permis de s’enrichir des connaissances de la scène, François occupe aujourd’hui une place d’où il voit tout.  Rien ne lui échappe.  Les colonnes de chiffres sont d’une grande efficacité. En comptabilité une grosse erreur est souvent facilement explicable, mais le détail peut être redoutable, quelques dizaines de centimes sont des grains de sable mais des grains de sable capables de vous bloquer un engrenage. Le détail devient alors une anomalie et le comptable déteste les anomalies.

François aime ce qu’il fait, il aime la culture, le spectacle et il attend, avec impatience de s’installer dans la nouvelle maison sur les pentes de Séraucourt. Dix ans passés au château, c’est travailler coupé d’une partie du monde durant un quart de sa vie professionnelle, ce n’est donc pas rien. C’est fou ce que les chiffres peuvent résumer ce que les mots ont parfois du mal à exprimer.