Chronique #56

Les Anges toujours reviennent

Dessins : Cathy Beauvallet
Texte : Dominique Delajot

 

Quand le français, le moyen français, la langue, faisait ses classes, en quelque sorte, à la fin du moyen âge, le mot confinement signifiait être situé aux confins, comme nous le rappelait en avril dernier le regretté lexicographe Alain Rey. Ces confins, parties de terres situées à l’extrémité et qui par extension évoquent un espace éloigné, extrême, nous les parcourons aujourd’hui en ces temps suspendus, quand les spectacles annulés se déportent dans un calendrier bouleversé, déviés de leur trajectoire par les effets de la crise sanitaire, quand seuls et sans voix nous sommes à perte de vue.

Alors, parce que le spectacle vivant est aujourd’hui silencieux, nous avons demandé à Olivier Atlan le directeur de la Maison de la Culture son sentiment au sujet de cette situation.

 

 

C’est l’occasion alors d’invoquer les Anges, ceux-là même qui portent la majuscule et qui nous intéressent car ils se sont posés à la Maison de la Culture depuis quelques semaines, et même depuis quelques années. La compagnie Les Anges au plafond devait jouer sa création en ce début de mois. Et si les lumières se sont allumées l’espace d’un court moment pour le public, lors d’une répétition ouverte à tous, le spectacle n’a pas pu avoir lieu, car in fine nous sommes confinés. Ce n’est pas une frustration, c’est alors et sans doute plus une absence, au sens donné par Roland Barthes : « l’absence est la figure de la privation ».

Pourquoi faire appel ici au sémiologue et philosophe ? Eh bien simplement parce qu’un de ses célèbres écrits a inspiré nos Anges pour le Nécessaire déséquilibre des choses, c’est en effet avec Fragments d’un discours amoureux que dialoguent ici les étonnantes marionnettes de la compagnie créées par Camille Trouvé et Brice Berthoud. Cependant, ce texte, de par sa construction et son sujet, au-delà de sa séduction, peut se transformer en croche-patte pour une création théâtrale, mais l’art des Anges avec leurs personnages consiste à sublimer le propos.

 

En coulisses, entre deux répétitions, certaines grandes marionnettes sont avachies dans la pénombre, attendant leur double, impudiques et désinvoltes, elles sont là inertes, vautrées,  le regard de carton perdu dans les cintres, d’autres, les gestes suspendus, sont figées sur scène.

Ainsi elles se reposent pour mieux être incarnées et de nouveau plus tard, elles dédoubleront l’acteur marionnettiste. Qui manipule qui ? Qui joue, qui se révèle aux spectateurs ? Cela n’aura échappé à personne, ce monde de papier et carton, de lumières, d’écriture pose sur le plateau une réalité du spectacle vivant en lui accordant une présence autre. Ce monde projette jusqu’au dernier gradin des graines de fascination si bonnes à nourrir nos regards aujourd’hui désabusés.

 

En ouvrant très largement sa programmation à ce type de spectacle, la Maison de la Culture offre à son public un vaste univers et elle le place là, au carrefour où différents modes d’expression se croisent, s’accompagnent sans jamais se gêner, font route ensemble, se fréquentent dans un désordre orchestré. Théâtre, musique, lumières, arts plastiques, art sonore se mêlent dans le creuset d’une scène qui agrandit ses limites, en se jouant du temps et des habitudes. Nous partirons bientôt de nouveau sans confinement aux confins des territoires explorés par les Anges, car ses Anges ne sont jamais loin. Roland Barthes l’écrivait:  « il y a une scénographie de l’attente ». Les marionnettes ont encore tant de choses à nous dire, elles aussi savent ce que le mot présence signifie.