Une faim de saison

Chronique dessinée # 49

Dessins : Cathy Beauvallet
Texte : Dominique Delajot

 

Bourges est une ville étrange avec une cathédrale qui se détache au milieu des champs. Voilà l’impression et la vision de l’automobiliste qui ne quitte pas l’autoroute en allant vers Paris, Nantes ou Angers… La cathédrale Saint-Etienne, c’est le phare du Haut-Berry au milieu d’une mer de blé ou de colza. C’était aussi la vision de Christophe Geneix avant qu’il ne bifurque en décembre dernier par la seule et unique sortie de l’A 71 afin de rejoindre la cité de Jacques Cœur. C’était un peu avant Noël, il venait prendre contact avec l’équipe de la maisondelaculture de Bourges, car le 6 janvier, il devait remplacer Anne-Sophie Montagné, administratrice, en congés maternité.

Christophe travaille dans la culture depuis trente ans, il a géré, organisé, conseillé, il a rempli des missions au ministère, dans des services et des structures culturels… Jamais il n’aurait pensé à l’aube de cette nouvelle année que les quelques mois qu’il passerait ici, dans cette ville qui est « bien autre chose qu’une ville avec une cathédrale », comme l’imagine beaucoup de conducteurs, il les vivrait comme une expérience aussi intense et complexe. Deux mois de confinement dans une cité que vous ne connaissez pas, à gérer une structure culturelle secouée par les flots déchainés d’une crise sanitaire, ça vous trempe une expérience pour la vie.  

 

Début d’année

 

Être chargé du suivi budgétaire, comptable, financier, des ressources humaines, des relations avec les partenaires institutionnels, mais aussi de l’élaboration des contrats et du suivi avec les artistes durant une telle période, c’est jongler avec des quilles enflammées les yeux fermés… Pire ! c’est du jamais vu, jamais vécu.

Durant deux mois, donc au début, Christophe a mené une vie normale d’administrateur avec en plat de résistance, la clôture des comptes en février. Lui qui pensait alors avoir réalisé l’essentiel ne s’attendait pas à la suite.

 

Flash-back : le lundi 9 mars c’est le début d’une longue série. En France la pandémie prend de l’ampleur, elle se révèle plus largement et aux yeux de tous par une forte médiatisation de l’info. Les annonces se succèdent et le vendredi la décision est prise à la maisondelaculture d’annuler le soir même le spectacle Romances inciertos. Pourtant tout était prêt. Puis la saison est écourtée et par la suite le programme définitivement refermé. Télétravail, chômage partiel… comme partout. Christophe commente : « Nous avons vécu cette période par phases successives. Nous avons privilégié le report des spectacles et c’est le cas pour 90 % d’entre eux ».

« La relation avec le public a été aussi très importante. Tout le monde avait le choix entre le remboursement des billets ou un avoir sur la saison prochaine.  Nous avons également proposé de faire des dons, en solidarité. Et là, ce fut incroyable, un vrai mouvement s’est créé. Beaucoup ont donné ».  Presque 14 000 euros ont ainsi été collectés, ce qui devrait couvrir le montant des annulations de spectacles. Mais pour Christophe, tout cela signifie : « que pour de très nombreuses personnes, la Maison de la Culture a du sens. »

 

Un environnement statufié

 

Christophe évoque le confinement comme un temps suspendu, figé… Tous les jours, ils n’étaient plus que deux dans les locaux de la maisondelaculture au Pré Doulet : l’administrateur et le comptable : « nous étions comme dans un environnement statufié ».

Sur le chantier, les entreprises ont repris le travail mais avec des protocoles stricts. L’inauguration aura lieu sans doute en septembre 2021, juste quelques mois après la date initiale. Comme toutes les salles de spectacle, la maisondelaculture sera certainement amenée à mettre en place des procédures. Mais tout est obligatoirement flou partout et pour tout, c’est fou le flou. Il est trop tôt pour affirmer une organisation future.

 

Christophe va repartir à Sète. Le travail avec Olivier, le directeur, un ami de longue date, perdu de vue, puis recroisé au festival d’Avignon, fut un moment fort. Mais on ne travaille pas avec l’ami, Christophe a travaillé dans l’équipe d’un directeur. L’un et l’autre se sont découverts. Quand ils étaient jeunes, ils étaient tous les deux élèves au conservatoire de Clermont. Christophe a fait musicologie puis, comme pour la sortie d’autoroute à Bourges, il a bifurqué, mais toujours dans la culture.

 

Passage de relais

 

Anne-Sophie a repris son bureau, Christophe lui a donné une énorme pile de papier, courrier, textes officiels, circulaires de la crise sanitaire, dossiers… Quand vous lui demandez ce qu’il pense de tout ça, il vous répond : « à chaque poste que j’ai occupé dans ce métier, j’ai toujours voulu me mettre dans la peau du spectateur. Essayer de comprendre ses souhaits, ses craintes. »

Christophe Geneix parle de ce sourire qui illumine les regards des hommes et des femmes, jeunes et moins jeunes, quand ils entrent dans la salle de spectacle. Sans doute arrive-t-il à saisir cela parce qu’à 54 ans il connait le théâtre en salle, les scènes de musique actuelle, le théâtre de rue…. Ce n’est pas simple d’assister durant plusieurs mois à la gestation d’une grande maison, à la mise en place d’une belle aventure, et de repartir à l’heure où le chantier résonne de nouveau, habité par le bruit des outils et par les voix des ouvriers avant la première levée de rideau, en 2021. Il est évident que Christophe sera là, ce jour-là, et il aura sur le visage ce fameux sourire, celui du spectateur, mais du spectateur complice parce qu’acteur d’une scène majeure d’une longue histoire en devenir.

 

 

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