Le presque rien, c’est déjà beaucoup

Chronique dessinée # 47

Dessins : Cathy Beauvallet
Texte : Dominique Delajot

 

Rien, écrivait Louis XVI dans son journal pour résumer ce 14 juillet mémorable. Rien, car ce jour de 1789 le roi à la chasse n’avait pas tué de gibier, nous dit-on. Mais il n’a pas écrit rien parce qu’il ne se passait rien en France…

« Mieux vaut ne penser à rien que ne pas penser du tout », chantait, beaucoup plus tard le grand Serge. Et ces dernières semaines, des petits riens il y en a eu… Pour cette journée importante, qui n’est tout de même pas une fête nationale, nous pourrions bien sûr écrire dans ce carnet de bord, en un mot : rien. Eh bien non ! parce que ce n’est pas rien que d’être privé de tout, enfin presque de tout, et parler de tout et de rien, c’est déjà beaucoup.

Mais pourquoi tant parler, tant écrire, tant évoquer un monde d’avant et un monde d’après, c’est quoi cette lancinante litanie qui nous gomme notre présent, certes singulier, mais ce présent, notre présent, il se déplace, il fait notre quotidien. La surabondance d’information nous gave à l’excès, alors que nous aimerions trois fois rien pour nous dire l’essentiel.  A propos d’essentiel, Ariane Mnouchkine dans un interview à Télérama déclarait récemment : « Quand je vous parle de la société, je vous parle de théâtre ! C’est ça le théâtre ! Regarder, écouter, deviner ce qui n’est jamais dit. Révéler les dieux et les démons qui se cachent au fond de nos âmes (…) Ensuite, transformer, pour que la Beauté transfigurante nous aide à connaître et à supporter la condition humaine ». 

Mariana, attachée aux relations publiques

Oui ! Ce théâtre nous manque, le spectacle nous manque, le spectacle vivant, quand nous parlons de ce spectacle, il est indissociable du vivant, c’est le plus important. Le théâtre c’est le corps, le virtuel nous distrait, le vivant c’est autre chose. Il y a là quelque chose d’essentiel.

Anne-Sophie, administratrice

Le lieu scénique est un drôle d’endroit, sans doute une des raisons qui fait que nous l’aimons. Il est étrange parce qu’il a le pouvoir de se transformer d’un coup, alors qu’il est clos, lumière éteinte, il peut devenir sans dehors ni dedans, un lieu sans dimension, une faille spatiale et temporelle. Le lieu scénique ne peut être remplacé. D’ailleurs, quand commence-t-il le plaisir du spectacle ? Quand est-ce que le spectateur devient vraiment spectateur ? Á quel moment ? Le brouhaha du début, les murmures qui s’éloignent, le plateau qui s’éclaire ? En dépit de cet étrange répit nous ne nous en lasserons jamais du spectacle. Dépit, répit, spectacle, un mot relie se trio, une même racine : regarder.

Le théâtre a mal au cœur, le mal de l’amer… Un 11 mai, c’est la fête des Mamert et çela n’a échappé à personne. Ce prénom assez peu usité, toujours jette un froid, le thermomètre baisse. Mamert c’est ainsi, Mamert est un saint, ça ne s’invente pas, il est le premier des trois saints de glace. Mais en dehors de ce triumvirat de la froidure printanière, que retiendrons-nous de ce 11 mai ? Sans aucun doute le déconfinement.

Disons-le ainsi pour ce printemps : « y’a plus de saison! » Une expression toute faite, mais qui dit bien la réalité. Alors s’il n’y a plus de saison, quittons les cabines, écoutons passer par les écoutilles ce léger bruit dans la salle des machines. Et d’ici, il me semble percevoir une voix sur le pont, une voix qui crie : « en avant toute » !

Mariana, attachée aux relations publiques

 

Et le chantier ? Eh bien sur le chantier ça tape, ça scie, ça visse, ça discute sévère et masqués. Sur les pentes de Séraucourt les ouvriers dispersés n’ont cessé, pour ainsi dire, de travailler au cœur du nouveau bâtiment. Un chantier plus silencieux que d’habitude, sans doute. Enfin c’est Yannick, qui nous le dit. Yannick, fidèle photographe missionné, artiste passionné aux objectifs déterminés, il poursuit son œuvre hors du commun, hors du commun parce que depuis le premier coup de pioche, infatigable, il arpente le site, le photographe photographie, régulièrement, assidu.  Son travail au long cours, se nourrit de béton, de banches, de parpaings, de verre et d’acier, mais aussi d’ombre et de lumière. Ah ! la lumière, superbe, encore elle, toujours elle…Yannick nous fait un rapport circonstancié de ses dernières semaines. Nous l’écoutons !

Yannick, photographe

 

carnets de bord