Des mots et du silence

Chronique dessinée # 42

Dessins : Cathy Beauvallet
Texte : Dominique Delajot
Et une invitée : Elsie Herberstein, dessinatrice

En bas, tout en bas, au cœur d’un décor, simple, fait de marches plus ou moins hautes, comme un dédale suggéré, dans une pâle et faible lumière dorée, debout sur la scène, un homme, un acteur s’est tu depuis peu. Sa silhouette et sa stature sont soulignées par l’effet d’un costume sombre. Face à lui, une femme assise vêtue de noir.
De cette situation en vue plongeante, de cette hauteur, du haut du grand auditorium, l’ensemble paraît comme flou, incertain, en devenir, dans cette timide clarté et cette volontaire pénombre. Le silence envahit l’espace, comme un brouillard ténu qui s’infiltre et grossit, pénètre et s’insinue au premier, deuxième, troisième rang jusqu’au haut de cette grande salle vide, exempte de spectateurs. Ce silence semble se transporter comme des phrases en devenir.
Seul ce qui brûle… c’est le titre de la pièce que le théâtre des trois Parques répète. Le théâtre des trois Parques en résidence à la Maison de la Culture.

Baignées par le halo de la veilleuse posée sur le pupitre des lumières, deux femmes assises regardent sans un mot le duo actrice-acteur. Julie Delille est là, et d’un coup, d’une voix juste perceptible, comme en léger fondu, demande de reprendre le texte mais avec le son, la musique. Un temps s’écoule, sans commentaire.
Cette fois la voix amplifiée de Laurent Desponds, porte des mots terribles qui résonnent. Le texte de Christiane Singer est d’une telle intensité qu’il nous glace et nous fige.
Lyn Thibault, sur la scène, toujours assise, et elle aussi faiblement éclairée, boit dans un crâne humain. Le blanchâtre calice osseux, illustre l’impensable commentaire.

Des mots dits

Ainsi, en quelques minutes, nous mesurons le fait de la répétition. Le moment est une peinture qui prend corps, c’est un texte qui s’incarne, qui se dessine par fragments là, devant nous, par la suite il composera un tout. Et comme s’il n’y avait pas de fin, de forme ultime, ces moments d’écriture scénique finiront en représentation, nous le mesurons maintenant, déjà. Le contenu des répliques mis en espace ainsi, par bribes, semble s’apparenter à de la matière sculptée. Mettre en scène, c’est donner forme.

Maintes fois, durant cette après-midi d’une résidence d’une dizaine de jours à Bourges, le silence sera répété. Comme s’il était déjà lui-même palpable, malléable. Alors, certes, ce pourrait être rien le silence, mais là ce sont des silences, des moments de silence dans du texte, des moments qui contiennent ce que la mise en scène y met. Évidemment nous semblons ne retenir que les silences tellement ils sont présents et forts. Ces silences sont les silences de Julie Delille, des pleins, des déliés, ils sont là ils font partie de son écriture, ils sont des ponctuations, des guillemets, du sentiment, du sens. « L’amour comme la littérature est fondée sur le silence. La littérature est un acte de rétention » disait récemment une auteure, Leïla Slimani.

Mais la mise en scène c’est aussi les déplacements, les gestes, comme cette main de l‘actrice justement éclairée après un très court échange entre Julie et son éclairagiste Elsa Revol, comme s’il s’agissait d’une simple mais fondamentale touche de pinceau plus ou moins intense. Le fait est que de là-haut, au travers de la toile, la main juste dans un geste incertain apparaît, une suggestion gestuelle qui donne de l’épaisseur aux mots dits. Les démons de l’amour ont besoin d’être ainsi aussi évoqués.

Dans cette pièce Julie Delille ne joue pas, elle dirige. Seule sur scène, elle nous avait profondément marqué avec Je suis la bête, l’an passé. Maintenant en mettant en scène sans jouer, dans cette pièce que nous verrons en septembre, elle se met aussi en danger .
« Il y a des moments pour moi, qui sont des gouffres. Là, il faut tout porter, il y a de la confiance et du doute. Mon équipe me laisse parfois errer sans douter de moi, alors que je doute… Quelques fois je tâtonne. J’aime beaucoup jouer, mais la mise en scène et le jeu sont des traversées de la peur ».

Ne pas en dire plus pour l’instant, enfin juste un peu plus sur cette création qui en résumé par Julie Delille est une histoire : « de passion amoureuse aussi noire que lumineuse ».

 

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