Peintre d’étoiles

Chronique dessinée # 35

Dessins : Cathy Beauvallet
Texte : Dominique Delajot

Mercredi, auditorium de Bourges.
Durant les premières minutes, l’acteur face au public fait quelques confidences, il raconte l’histoire de sa
thèse de doctorat, il offre l’incipit du récit et ainsi avec un peu d’humour sa vie s’ouvre comme un livre.
Très vite, l’espace scénique devient immense, abyssale, infini.

Seul, sur ce territoire, Wajdi Mouawad, construit un monde vaste, puis irréel, il façonne et feint un dialogue,
la fiction est maitrisée. Le lieu devient extensible, il est sans limite. Quelques pas suffisent pour abolir le
temps et les distances. La voix, le regard donnent corps à l’absence, l’acteur seul crée le pluriel, seul il est
Seuls. Bien sûr que le texte, les mots, la langue font oeuvre, ici sans doute plus qu’ailleurs, des ailleurs où les
mêmes paroles seraient comme noyées dans le tumulte quotidien. En solitude, l’acteur, singulièrement, peut
avoir le pouvoir de créer des présences autres, de faire des vides et des pleins, de rendre criants les non-dits.

En jouant avec sa propre projection en images animées, Wajdi Mouawad ne fait pas un spectacle avec un
artifice, il projette de l’imaginaire et du temps comme s’il ouvrait à nos yeux un autre espace de lecture,
un entre deux, un intervalle entre les lignes. Wajdi Mouawad transmet et fait ressentir, il conte une histoire
puis il en bouleverse la lecture, aussi fortement qu’un écrivain l’aurait fait sans changer de paragraphe.
Mais il est auteur, il a écrit ce texte, il sait avec son jeu aller de l’autre côté de la surface, il s’approche même
du presque trop, à la limite, invite la folie, poussant la représentation sur des terrains sombres, engendre
la peur, le doute.

Coma
Le spectateur est dans ce coma, il est au pays du coma parce que l’histoire dit ça. Ce coma, cette terre redoutée car inconnue.

Le spectateur, en fin de compte, emprisonné dans cet espace devenu réduit, noyé dans les souvenirs,
peut-être les siens, aspergé des gestes du peintre retrouvé, après avoir été entrainé par les étoiles filantes,
ces astres racontés par un fils meurtri, le spectateur est lui-même la victime.
Ce n’est pas beau, c’est bouleversant.
Bouleversant car rempli de maitrise et de sens.

 

Deux heures, des vies déracinées, un pays, des pays en quelques secondes.
Puis, l’acteur vient saluer, bariolé de jaune, de bleu, de rouge avec derrière un décor chamboulé par les
litres de couleurs jetés,  projetés peints, répandus…Un décor déconstruit, follement déconstruit.
Et l’acteur salue encore, face aux applaudissements, aux gens debout, il s’essuie les yeux, ces yeux sans
doute remplis de peinture ou est-ce un geste seulement pour se convaincre qu’il est revenu du monde
dans lequel il nous a si fortement emmené.

 

carnets de bord