Les ronds de la grue

Chronique dessinée # 33

Dessins : Cathy Beauvallet
Texte : Dominique Delajot

Là-haut, tout là-haut… Voir le monde de haut.
Fabrice prend de la distance par obligation. Son métier est ainsi fait. Le matin il saisit les premiers barreaux de l’échelle et commence sa journée par une véritable épreuve physique. Il lui faut grimper trente-cinq mètres, soit cinq minutes d’ascension avant d’arriver à son poste de travail. Là, dans sa cabine d’un mètre carré, comme juché sur la tête d’un grand échassier, Fabrice, donne le rythme, il est l’œil du chantier. Fabrice est grutier.

La grue est un métronome, une grande machine construite sur place en deux jours et qui fait des ronds dans l’air rythmant ainsi la vaste fourmilière qui grouille à ses pieds. Dans un espace parfaitement hermétique, aux manettes de la puissante machine, Fabrice, un peu chef d’orchestre, un peu orfèvre, bat la mesure avec le grand bras métallique : en haut, en bas, à gauche à droite. La précision reste la grande qualité du bon grutier, pour les compagnons qui sont en bas, avoir plusieurs tonnes suspendues au-dessus de la tête, et qui doivent parfois parfaitement s’ajuster à l’issue de la manœuvre, demande une confiance absolue.
Le chantier de la Maisondelaculture pour Fabrice : « est une affaire complexe, énorme et parfois périlleuse ». Le mot périlleux est bien choisi quand il s’agit par exemple d’évoquer le positionnement des banches, qui servent à coffrer les murs en béton sur trois hauteurs. De très lourdes banches qui ont une grande prise au vent. Ce vent, l’ennemi du grutier, seul élément capable de faire immobiliser l’engin quand son souffle est trop fort. : « à 52 km/h nous ne levons plus de grosses charges et à plus de 72 km nous arrêtons ».

La fierté du métier

Evidemment, pour être grutier il ne faut pas souffrir du vertige. « Oui nous avons une certaine fierté à exercer ce métier. Nous sommes aussi fiers des chantiers réalisés. Il n’y a pas longtemps je suis retourné à Saint-Cyr-l’école pour revoir le groupe scolaire que nous avons construit ». Une structure impressionnante avec des grandes lettres en béton déposées à l’aide d’une grue télescopique. Cette fois, Fabrice n’était pas dans la grue, mais il travaillait à la pose pour ajuster l’alphabet géant. Une manœuvre aussi délicate que celle qui a eu lieu cet été à Bourges pour les gradins de la future Maisondelaculture.
Là-haut, tout là-haut, le grutier ne voit pas les heures passer. La grue est toujours en mouvement et lui doit être concentré du matin au soir, la vie de ceux qui sont en bas en dépend.
Après vingt-huit ans de métier dans le bâtiment Fabrice connaît la musique. Son regard sait prendre de la hauteur, au sens propre comme au sens figuré. Et puis diriger un métronome aussi puissant pour élever un bâtiment destiné à la Culture, c’est faire bel ouvrage.

 

carnets de bord