Mater retourne

Chronique dessinée # 32

Dessins : Cathy Beauvallet
Texte : Dominique Delajot

Camille Rocailleux était attendu et il a surpris. Attendu parce qu’il s’agissait d’une première, et surpris plus qu’étonné car sa proposition est singulière au regard de ses derniers spectacles. Camille Rocailleux n’est pas seulement un musicien, pas seulement un metteur en scène, pas seulement un directeur artistique, Camille Rocailleux est un artiste.

Il faut avoir le goût du défi pour proposer aujourd’hui sur des scènes de province, une pièce opératique, un opéra pour dire vrai, chanté en français et qui aborde le deuil, la mort, la mère, la perte de l’être cher, l’enfant.
Camille Rocailleux le dit lui-même : « j’ai toujours aimé mélanger la voix lyrique avec d’autres techniques. Et là je me suis senti prêt pour aborder cette pratique particulière ». Et l’idée de défi s’impose encore plus car : « le français est difficile à faire sonner en chant lyrique ».
Mater, c’est une rencontre. Une rencontre et un partage entre trois imaginaires, entre musique, vidéo, chant, décor, entre un musicien, une auteure et un scénographe (1).

D’abord ce titre : Mater. Il va de soi qu’en résonnance à l’iconographie choisie pour le programme, nous lisons un latin, en référence à la mère, mais il n’est pas audacieux d’y voir aussi un beau jeu de mots relatif au père mis en échec, un échec et mat, et un emprunt à cet ancien terme qui signifie le roi est mort. Mais là il s’agit de trois femmes, les deux sœurs et la mère, dans un drame aux accents bergmaniens.

La dramaturgie
Camille Rocailleux, musicien de formation classique, a privilégié la dramaturgie, il n’a pas placé au premier plan un élément, mais ici tous les éléments finissent par composer un tableau dans lequel le regard du spectateur, porté par le chant, circule sans jamais être aspiré par un tout, mais par des détails visuels.
La phrase est longue, mais il fallait ça.

Nous risquons un emprunt à un philosophe berruyer, pour dire : le tout est dans le presque rien.
Vladimir Jankélévitch, puisque c’est de lui dont il s’agit, a aussi écrit dans un autre propos: « Celui qui a été ne peut plus désormais ne pas avoir été : désormais ce fait mystérieux et profondément obscur d’avoir vécu est son viatique pour l’éternité ».
Mater fait ressurgir cela, mais aussi ce qui fut dit il y a cinquante-cinq ans, ici même, à Bourges, par André Malraux, encore lui : « lorsque nous parlons de Culture, nous parlons très simplement de tout ce qui, sur la terre, a appartenu au vaste domaine de ce qui n’est plus, mais qui a survécu ».

Les associés
Camille Rocailleux occupe bien sa place parmi les sept artistes associés à la maisondelaculture de Bourges. Artiste associé, un statut de confiance, sans vrai contrat, mais un contrat en conscience pour une aventure en commun, pour un
partage, le temps d’une traversée, dont les soirées sont des îlots, tous différents.
Des îlots imprégnés de sens, même parfois dans leurs imperfections, et qui nous interrogent et nous confortent, nous, les vivants.

(1) Direction artistique et composition : Camille Rocailleux.
Mise en scène et scénographie : Stéphane Vérité.
Livret et regard dramaturgique : Carole Thibaut

 

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