Mardi 15 mars 2016

 

 

Tu leur demandes le silence, la voix élevée. Tu leur demandes le silence — ils se taisent, ils respectent, ils chuchotent. Tu leur demandes le silence, l’un se penche en arrière, il tente d’apercevoir : ce que tu écris.

Tu es sur un bureau.

Ils sont assis par terre, tous autour de toi : c’est le premier groupe d’élèves, une trentaine. Une classe de quatrième et une classe de cinquième.

Ils sont assis par terre, sur des coussins, sur le tapis — ils sont sages, globalement.

Ils sont sages, ces gamins.

Gamin, c’est un mot que tu emploies dans le texte que tu leur as lu, en début de séance. Tu le leur as lu, ils ont écouté, tu leur as posé des questions, tu leur as demandé de — l’une glousse, reprise par sa voisine, interrompt la frappe, une autre soupire, ils m’amusent.

Ils sont marrants, ces gamins.

Ils ne le savent pas.

Ils sont marrants mais on leur demande, une chose sérieuse : on leur demande de se concentrer. Chaque jour, chaque heure, chaque heure de travail, on leur demande de se concentrer.

Ils se lèvent.

Le silence tombe, ils se lèvent et le silence tombe, toi tu écris : tu travailles. Tu écris ton journal.

A l’étage : Laurence dessine.

La classe, vue du dessus.

A l’étage, Laurence dessine : la classe de quatrième et la classe de cinquième.

Le premier groupe.

 

Ecrire, c’est : poser tes doigts sur le clavier.

C’est : le bruit de tes doigts sur le clavier, qu’ils écoutent religieusement. Ils te regardent — te regardent-ils ?

Tu ne lèves pas les yeux, tu écris, c’est ton travail — ce que tu viens de leur expliquer comme Laurence a expliqué ce qu’est le sien : l’un d’entre eux a demandé si elle en vivait, un autre a dit que c’était important de gagner de l’argent, ils ont tous un avis, à cet âge-là, ils ont tous des choses à dire : l’important étant de les laisser dire les choses qu’ils ont à dire. Même lorsqu’ils se réfugient derrière une capuche, dont celui-là serre les cordons autour de son visage en gloussant, devenant un personnage plus attachant encore que les autres, sans le savoir ni même l’imaginer.

Il y a une phrase qui dit : qui aime bien châtie bien.

La veille tu as élevé la voix dans une classe de quatrième : tu leur as expliqué qu’il y avait des limites, tu leur as dit précisément : que s’ils ne respectaient pas ces limites, ça ne valait pas la peine de continuer. Tu leur as dit que tu n’étais obligé à rien, mais que tu faisais le travail.

Comme Laurence.

L’un d’entre eux dit : vous faites ça par plaisir.

Ce n’est pas une question.

C’est vrai que c’est un plaisir.

Cette résidence.

 

Tu soupires.

Fort.

Tu soupires, ça a été une épreuve, cette heure-là, la troisième : tu n’as pas honte de le partager. Un projet, ce n’est jamais : cent pour cent de réussite. On ne peut pas vouloir cent pour cent de réussite, on ne peut pas l’attendre — on peut sentir un truc au milieu de soi, on peut sentir un truc qui brise le cœur, un truc qui s’effondre au-dedans de soi, mais c’est comme ça.

La vie, c’est comme ça : tu es heureux une heure, et l’heure d’après, c’est possible que tu t’effondres.

C’est possible d’être malheureux en face de trente élèves parce qu’aucun n’a envie de faire l’effort que tu leur demandes.

C’est possible.

Tu l’acceptes comme tu as accepté : de venir au Châtelet.

Tu as accepté le jeu : c’est un jeu de parler de toi.

Et c’est une sacrée jolie phrase celle-là : s’il devait y avoir un livre à la fin de cette histoire, tu garderais cette phrase comme quatrième de couverture.

C’est un  « je » de parler de toi.

Ils partent.

Tu souffles.

 

Tu termines en beauté : tu les aimes bien, ces troisièmes.

Tu ne les connais pas, ou peu, ou très peu — tu ne peux pas dire ça : tu ne peux pas aimer ceux-ci plus que ceux-là. Ceux-là ont cette chance d’être dix devant toi, les autres, précédemment, étaient une trentaine, ceci explique cela.

Ceux d’avant encore — il y avait quatre groupes — ceux d’avant : quinze, ceux du matin, neuf heures, trente aussi.

Tu ne les aimes pas plus, ni moins : ce sont des collégiens, il y en a devant toi que tu trouves attachants, d’autres moins, mais c’est la vie — il y en a sûrement parmi eux qui te trouvent sympas, d’autres qui ne te trouvent pas sympas du tout, d’autres qui te surprendraient s’ils te disaient ce qu’ils pensent de toi, d’autres que tu surprendrais, toi, en leur disant : tu m’énerves ou je t’aime bien.

C’est la vie.

Ce sont des collégiens, tu es un écrivain, avec eux pour six mois, c’est le challenge : Laurence dessine, Laurence dessine ces classes devant toi, anonymes, ils sont entourés des portraits de moi, ils sont entourés de moi, moi.

L’un d’entre eux a dit : le sujet c’est je.

Tu penses que celui-là a tout compris.

Tu souris, la journée se termine par une conférence de presse, qui se poursuivra par une visite de la maison dans laquelle tu, vous, Laurence et Laurent, avez passé la journée. Tu te dis que c’est déjà fini — tu es déçu que ça le soit ?

Tu ne sais pas.

Comme vous le disiez, Laurence et toi, ce n’est que quand c’est fini que l’on sait ce que l’on a accompli.

Tu es patient.